Regard sur les travaux du
Comité sénatorial permanent
des droits de la
personne :
Les enjeux d’une adhésion
par le Canada à la CARDH
Jonquière, le 24 mars 2003
Par : Normand
Bernier, Directeur général
ldl-saglac@cybernaute.com
La
Ligue des Droits et Libertés du Saguenay—Lac-Saint-Jean organise pour le 16
avril prochain, une table ronde universitaire portant sur l’adhésion possible
du Canada à la Convention américaine relative aux droits de l’homme
(CARDH). Cette activité aura lieu à la
salle P0-5000 de l’Université du Québec à Chicoutimi et ce, à partir de
13h00. La Ligue désire apporter sa
contribution dans le but de lever certains obstacles à la ratification
canadienne de cette convention. Cette activité est essentiellement basée sur
les témoignages entendus pendant les travaux du Comité sénatorial permanent des
droits de la personne sur lequel, nous fondons nous aussi, beaucoup
d’espoirs.
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uels éléments de la conjoncture justifient à ce
moment notre intervention sur un sujet concernant avant tout la politique
étrangère du Canada ? Tout
d’abord, il y a le contexte de l’intégration des pays de l’hémisphère et les
discussions sur la création d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). Au Sommet
de Québec et dans le Plan d’action de Miami, les chefs d’État se sont engagés
«à veiller dans les meilleurs délais à la ratification des instruments de
droits humains du système interaméricain» et à renforcer la Commission et la
Cour interaméricaine des droits de l’homme.
Certaines manifestations et critiques portant sur l’intégration
économique des Amériques seraient à l’origine du regain d’attention que porte
le Canada concernant la ratification des principaux instruments en droits de la
personne du système interaméricain.
Un autre élément nous porte à croire que le moment
est propice à une action de notre part.
Le 21 novembre 2002, le Sénat a donné l’ordre de renvoi autorisant son
Comité permanent des droits de la personne à étudier la question portant sur l’adhérence
possible du Canada à la Convention américaine relative aux droits de
l’homme. Son mandat comprend également
l’étude des modalités en vertu desquelles le Canada adhère à ces instruments et
les met en application. Ce dernier
devrait déposer son rapport final au Sénat au plus tard le 27 juin 2003.
Dans son premier rapport «Des promesses à
tenir : Le respect des obligations du Canada en matière de droits de la
personne», le nouveau Comité sénatorial permanent des droits de la personne
affirme que «la population doit avoir un endroit où débattre des avantages et
des coûts politiques de tels accords» en parlant des traités sur les droits de
la personne qui n’ont pas encore été signés ou ratifiés par le Canada. À la page 24 de ce même rapport il est
stipulé que «le Comité pourrait faire œuvre utile, notamment en facilitant
l’amorce d’un dialogue public ouvert sur les enjeux relatifs à l’adhésion
possible du Canada à la Convention. (…)
Il faudra examiner ces questions et d’autres en public, afin d’engager la
population, d’entendre les opinions de différents groupes et de faciliter la
prise de décisions à l’échelon politique ».
C’est pourquoi, le 16 avril
prochain, nous aurons la participation de deux membres du Comité sénatorial
permanent des droits de la personne. Sa
Présidente, l’Honorable Shirley Maheu ainsi que l’Honorable Gérald A. Beaudoin, agiront à titre de
conférenciers. En première partie, les
participants auront la chance d’entendre une spécialiste du système
interaméricain des droits de la personne, Me Carol Hilling de la Direction de
la recherche parlementaire de la Bibliothèque du Parlement.
Face à la mondialisation et à la
libération de l’économie, le plaidoyer pour les droits de la personne n’a
jamais été aussi nécessaire. Pour
chaque participant à cette table ronde, c’est une occasion exceptionnelle
d’exercer une influence et de participer activement au processus décisionnel en
matière de politique étrangère du Canada.
La transparence étant un des éléments clés de la protection des droits
de la personne dans tout l’hémisphère, il est donc nécessaire de transmettre
cette connaissance au niveau local, national et international afin de rendre
nos gouvernements plus responsables de leurs actions.
Pour atteindre notre objectif, nous
sollicitons l’appui des étudiants (es) et professeurs de notre université
régionale. Nous pensons, que la
communauté universitaire, bénéficie d’une grande liberté d’expression tout en
étant moins sujet aux intérêts corporatifs.
Nous sommes convaincus, que la communauté universitaire de l’UQAC saura
répondre, encore une fois, à son mandat de service à la communauté. Jusqu’à présent, nous pouvons compter sur la
participation de la Section régionale de l’Association canadienne des
nations-unies (ACNU) et de plusieurs professeurs et étudiants (es) qui ont
démontré leur intérêt afin de trouver des pistes pouvant permettre la
ratification canadienne de la Convention américaine relative aux droits de
l’homme. C’est tout à leur honneur et,
va sans aucun doute, contribuer au rayonnement de notre université.
Le système interaméricain des
droits de la personne
Créé dans le cadre de l’Organisation
des États Américains (O.É.A.), le système interaméricain des droits de la
personne comprend deux organes de contrôle : la Commission interaméricaine
des droits de l’homme (la Commission) et la Cour interaméricaine des droits de
l’homme (la Cour) auxquels il faut ajouter plusieurs instruments juridiques.
Selon M. Peter Leuprecht, doyen à la Faculté de droit de l’Université
McGill, le système interaméricain est beaucoup plus complet que le système
européen. Cependant, «les problèmes
concernant les droits de la personne dans les Amériques ont souvent été
synonymes de violation flagrante des droits de la personne, sous forme
notamment de disparitions forcées, de tueries, de tortures et de détentions
arbitraires».
Pour certains, le fait que l’ONU
soit devenue trop diversifiée et se montre distante face aux problèmes
régionaux, expliquerait qu’en Europe, dans les Amériques et en Afrique, les
régimes régionaux soient perçus comme étant plus efficaces et plus
efficients. La Déclaration de la
Conférence mondiale de Vienne sur les droits de la personne (1993) affirme dans
le paragraphe 37 que «les accords régionaux jouent un rôle fondamental pour ce
qui est de la protection et de la promotion des droits de l’homme. Leur objectif est de renforcer les normes
universelles en la matière».
L’O.É.A. a été nettement en
avance sur plusieurs activités similaires qui ont été entreprises que beaucoup
plus tard dans le système onusien. Par
exemple, au niveau des droits des femmes, l’O.É.A. a été la première organisation à élire une présidente à une cour
internationale et à se doter d’instruments comme la Convention sur la
nationalité de la femme (1933) et les traités sur les droits politiques et
civils des femmes (1948).
Certains auteurs sont toutefois
d’avis que le régime interaméricain des droits de la personne n’ait jamais eu
d’impact significatif et son influence est marginale en raison de la faiblesse
de la démocratie dans les Amériques et du manque de coopération entre les
États. La plupart des auteurs sont
cependant beaucoup plus optimistes. Ils
considèrent que le contexte est favorable au renforcement du régime
interaméricain des droits de la personne.
La majorité des États de l’hémisphère ont actuellement un gouvernement
élu et il y a un vent de changement positif dans le climat de coopération.
De plus, au cours des dernières
années, l’assemblée générale de l’O.É.A.
a lancé un processus de mise en œuvre des réformes et d’engagement des
ressources qui devraient donner la légitimité et la force dont a besoin le
système interaméricain des droits de la personne. Le manque de ressources humaines et financières du système
interaméricain étant l’un des obstacles les plus importants.
La Commission interaméricaine
Le mandat de la Commission interaméricaine des droits
de l’homme est de promouvoir le respect et la protection des droits de la
personne tout en servant d’organe consultatif auprès de l’Organisation des
États américains (O.É.A.). La
Commission qui se trouve à Washington, DC, est composée de sept membres
indépendants élus par l’Assemblée générale de l’Organisation des États
Américains. Concrètement, les fonctions
de la Commission comprennent la préparation de rapports sur des pays et
l’examen de communications individuelles.
Ses opinions se fondent sur la Convention américaine relative aux droits
de l’homme pour les États qui l’ont ratifiée et sur la Déclaration américaine
des droits et devoirs de l’homme, lorsqu’un pays n’est pas «État partie», comme
dans le cas du Canada.
Selon Timothy Ross Wilson qui a témoigné devant le
Comité sénatorial, il y a deux façons de déposer une plainte, la première qui
n’a jamais été utilisée, serait de la déposer par le biais d’une communication
inter-États et la seconde par une requête émanant d’un particulier. Au début du processus, une requête est reçue
par le secrétariat de la Commission interaméricaine. Après un traitement initial, un accusé de réception est envoyé à
l’auteur de la requête. L’État impliqué
reçoit une demande d’information de la part du secrétariat qui lui donne entre
90 et 180 jours pour lui répondre. Par
la suite, le requérant ou son représentant a 30 jours pour répondre aux
observations de l’État partie.
Après cette première étape, la Commission est saisie
de la requête et décide si elle est recevable selon les articles 46 et 47 de la
convention. Un règlement amiable est
toujours possible tout au long du processus, sinon, la Commission attend la
preuve et décide si la pétition est recevable.
Après une audience, la Commission prépare son rapport confidentiel et
donne un délai de 90 jours à l’État partie pour prendre des mesures
satisfaisantes ou elle renvoie l’affaire devant la Cour. Cependant, l’État partie doit avoir ratifié
la convention et a accepté la compétence obligatoire de la Cour. Dans le cas contraire, elle publie un
rapport final avec ses recommandations.
La Cour interaméricaine
La Cour interaméricaine (San José au Costa Rica) est
composée de sept juges qui ont un mandat consultatif auprès des États membres
de l’O.É.A. en plus d’une compétence
contentieuse envers les États qui ont accepté son autorité en la matière.
Le témoignage de M.
Douglas Cassel, directeur du Centre international des droits de la
personne de l’Université Northwestern en Illinois a renseigné le Comité
sénatorial sur la Cour interaméricaine.
Au début du processus de plaintes, le président de la Cour examine la
pétition qui devient à cette étape, une affaire. Le requérant a 20 jours pour apporter des correctifs si l’affaire
comporte des lacunes. Le bien-fondé
peut être encore contesté pendant une période de quatre mois suivant
l'avis. Dans le cas contraire, la Cour
peut entendre à nouveau la preuve qui sera présentée par la Commission. La victime ou son représentant n’a aucun
statut juridique devant la Cour. Comme
en général, la victime est décédée, c’est son représentant qui est
entendu. À la fin du processus, la Cour
rend un jugement. L’ordonnance de la
Cour est exécutoire dans les pays qui ont reconnu sa compétence. La réparation et les dommages-intérêts
deviennent des ordonnances de la Cour du pays visé.
Depuis sa création, la Cour n’a rendu que 32
jugements et elle ne s’est pas encore prononcée sur sept autres affaires. Jusqu’à présent, l’intervention de la Cour a
porté essentiellement sur « des questions de vie et de mort, des exécutions
extrajudiciaires, des disparitions et des cas de torture». Cependant, le chiffre de 32 jugements est
trompeur car les jugements de la Cour ont touché beaucoup plus de
personnes. Par exemple, dans une
affaire ayant fait, en 1989 une cinquantaine de personnes tuées au Venezuela,
toutes leurs familles ont été indemnisées suite à la décision de la Cour. Il faut également ajouter les effets
indirects des décisions comme les réformes de certaines lois et la libération
de prisonniers. Selon M. Cassel, la participation du Canada stimulerait
l’efficacité de la Cour en ajoutant à sa capacité matérielle, à sa lutte diplomatique,
en désignant des Canadiens à des postes de juges tout en stimulant la
participation des États-Unis.
La
déclaration américaine des
droits et
devoirs de l’homme
Adoptée sept mois plus tôt que la
Déclaration universelle des droits de l’homme (10 décembre 1948), la
Déclaration américaine des droits et devoirs de l’homme (2 mai 1948) lui
ressemble à bien des égards. Comme son
titre l’indique, elle énumère non seulement des droits (art. 1 à 28), mais également des devoirs
(art. 29 à 38). Dans son préambule, nous pouvons lire :
«L’accomplissement du devoir de chacun est une condition préalable au droit de
tous. Droits et devoirs se complètent
corrélativement, dans toutes les activités sociales et politiques de
l’homme. Si les droits exaltent la
liberté individuelle, les devoirs expriment la dignité de cette liberté.»
Fait inusité, la Déclaration
américaine des droits et devoirs de l’homme n’a pas seulement une valeur
déclaratoire comme dans le système onusien.
Ses normes sont contraignantes au plan juridique. Les États membres sont tenus de respecter la
Déclaration comme obligation internationale en raison d’amendements apportés à
la Charte de l’Organisation des États Américains. Depuis, tout individu d’un État membre de l’O.É.A. peut formuler une requête à la Commission
pourvu qu’il respecte les règles habituelles : l’épuisement des recours
internes et la présentation de la requête dans un délai ne dépassant pas six
mois depuis la dernière décision des tribunaux internes.
En adhérant le 13 novembre 1989 à la
Charte de l’O.É.A., le Canada est depuis assujetti au mécanisme de requête
individuelle devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme. Bien que quelques requêtes ont déjà été déposées
contre le Canada, aucune n’ont été déclarées comme étant recevables jusqu’à
présent.
La Convention américaine
relative aux droits de l’homme (CARDH)
La Convention américaine relative aux droits de
l’homme s’inspire de la Convention européenne de 1950 et du Pacte international
relatif aux droits civils et politiques.
Elle constitue le principal traité de protection des droits de la
personne dans le système régional interaméricain. Entrée en vigueur le 18 juillet 1978, après les onze
ratifications nécessaires, elle est actuellement ratifiée par 25 des 35 États
membres de l’Organisation des États américains.
Le contenu de la CARDH comprend un Préambule et 82
articles qui font référence à la Charte de l’Organisation des États américains
(1948). La
Convention américaine relative aux droits de l’homme garantie la presque
totalité des droits reconnus dans le Pacte international relatif aux droits
civils et politiques sauf le droit à l’autodétermination, les droits des
minorités et le droit de propriété.
Selon Mme Lucie Lamarche, professeure au Département
des sciences juridiques de l’UQAM, la Convention américaine relative aux droits
de l’homme «est un instrument régional marqué par une histoire politique qui
accorde au concept de bien commun et d’intérêt social plus d’importance que le
Pacte des Nations Unies.»
Pour plusieurs, les perspectives du
libre-échange dans les Amériques nous obligeront à renforcer le système
interaméricain de défense des droits de la personne si nous voulons protéger
nos droits. Pour eux, la pleine
réalisation des droits de la personne devrait être un objectif central de notre
politique en matière de commerce. La
ratification de la CARDH par le Canada en fera un membre à part entière du
système interaméricain et donnera aux organisations canadiennes de défense et
de promotion des droits de la personne davantage d’espace pour participer au
système et l’influencer.
Le Canada dans le système interaméricain des droits de la personne
Rares sont les pays comme le Canada
qui peuvent se prévaloir d’être à l’avant-garde des mouvements de défense de la
dignité humaine dans le monde. Grâce à
ses efforts diplomatiques, 30 États des Amériques ont ratifié la Convention
d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnelles. Le Canada a également joué un rôle de
premier plan au niveau de la nouvelle Charte démocratique américaine qui
renforce la capacité démocratique de l’Assemblée générale de l’O.É.A..
Cependant, ces interventions n’ont
pas eu d’effet sur les institutions de droits de la personne du système
interaméricain. Le Canada n’a pas
encore ratifié de nombreux instruments sur les droits de la personne ou n’a
tout simplement pas assuré le suivi par des lois habilitantes connexes. Il est fier d’avoir été le premier à
ratifier la Convention interaméricaine sur le terrorisme mais il n’a pas encore
pris de décision sur son adhésion possible à la Convention américaine relative
aux droits de l’homme. Cette situation
constitue de plus en plus une anomalie.
Selon l’Honorable A. Raynell
Andreychuk, «les Canadiens ont le droit de savoir pourquoi nous n’adhérons pas
au traité ou pourquoi nous sommes justifiés de ne pas le faire».
M.
Andrew Thompson, coordonnateur pour l’organisme Amnistie
Internationale-Section canadienne affirme que la situation des droits de la
personne se dégrade dans une grande partie des Amériques, en particulier en
Colombie, à Haïti et au Chili. Il est
d’avis que le Canada doit assumer un plus grand rôle de leadership pour que les
droits de la personne soient protégés et respectés dans tout l’hémisphère. Plus que tout autre pays, les institutions
interaméricaines des droits de la personne auraient besoin de la réputation, du
leadership et de l’expertise du Canada.
Un autre point important, est que le Canada, seul pays de l’hémisphère à
la fois anglophone et francophone, deviendrait un leader important pour les
Antilles anglo-saxonnes et Haïti. Cela
permettrait également une meilleure visibilité de nos deux langues officielles
dans le système interaméricain des droits de la personne.
Contrairement à plusieurs autres
pays, le Canada ne reconnaît pas que les dispositions des traités
internationaux sont directement applicables en droit interne sauf, dans les cas
où il y a une loi de mise en œuvre. Le
Comité sénatorial permanent des droits de la personne a attendu certains
témoins du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. Son directeur du droit onusien, criminel et
des traités est venu dire essentiellement le même discours que sa Direction avait
préparé en décembre 1999 pour l’allocution prononcée par l’Ambassadeur Peter
M. Boehm, représentant permanent du
Canada auprès de l’Organisation des États américains.
Le Canada n’ayant adhéré qu’en 1990 à l’O.É.A., il
n’a donc pas participé à la rédaction de la convention dans les années
soixante. De plus, la position du
Canada est que les réserves et les déclarations interprétatives doivent être
peu nombreuses et de portée limitée.
Jusqu’à présent, seulement trois des traités relatifs aux droits de la
personne ont fait l’objet de réserves ou de déclarations interprétatives. Le Canada désire signer les conventions avec
toute autorité selon les hauts fonctionnaires du ministère des Affaires
étrangères et du Commerce international.
De plus, comme notre système de justice étant à la fois civil et de
Common law, l’appui des provinces serait nécessaire.
Certaines dispositions de cet
instrument posent plusieurs problèmes selon le Canada. Deux dispositions retiennent
particulièrement l’attention du gouvernement canadien. La première, est l’article 4 protégeant le
droit à la vie «en général à compter de la conception». La seconde, concerne l’article 28 qui insère
une clause fédérale permettant au gouvernement canadien de dégager sa
responsabilité en cas de violations de dispositions ne relevant pas de sa
compétence constitutionnelle. En effet,
la plupart des dispositions de la Convention américaine relative aux droits de
l’homme relèvent de la compétence des provinces. Pourtant, lors de la rédaction de l’article 28, les États-Unis
ont particulièrement insisté pour que la convention préserve la répartition des
compétences et des structures de gouvernance des États fédéraux.
De nombreuses autres dispositions contrediraient
d’autres normes internationales en matière de droits de la personne. En voici les principales : L’article 13
sur la liberté de pensée et d’expression comporte des dispositions qui
interdiraient la censure préalable, donc contraire, à la législation canadienne
sur la propagande haineuse et la pornographie juvénile. L’article 14 sur le droit de réplique serait
tout simplement inconnu dans la législation canadienne. L’article 22 sur le droit de déplacement et
de résidence serait en contradiction avec les obligations du Canada en vertu
des traités d’extradition.
L’Honorable A. Raynell Andreychuk, au début des travaux du
Comité sénatorial permanent des droits de la personne a bien décrit l’essentiel
des options possibles : «La meilleure option consiste-t-elle à signer une
convention qui nous inspire de nombreuses réserves, (…) ou est-il préférable
que nous ne signions pas du tout la convention et que nous nous en tenions à
cette position ?»
Toujours selon l’Honorable A. Raynell Andreychuk, «Il faut tenir compte
des aspects politiques et économiques de même que de ceux qui se rapportent aux
droits de la personne, et nous voulons être sûrs de connaître tous les facteurs
qui interviennent». Le sénateur
Kinsella est d’avis que le respect des droits de la personne est bon pour les
affaires, «l’ALE et l’ALENA ne sont que les premières étapes, cela nécessite un
système de droits de la personne très solide ». Pour le sénateur Beaudoin, «Le fait de signer le traité et tenter
de court-circuiter l’article 4.1 n’est pas très adéquat».
Le ministère de la Justice
Selon Mme Elisabeth Eid, directrice intérimaire de la
Section des droits de la personne, «La non
ratification du traité ne gêne en rien notre participation à
l’organisation. L’adhésion risque de
soulever des questions délicates ». Pour
le ministère de la Justice, certaines formulations de la Convention ne
concordent pas avec l’état actuel du droit canadien. La Cour suprême du Canada ne reconnaît pas au fœtus la qualité de
personne et aucune loi ne réglemente l’avortement. Si théoriquement, il serait possible pour le Canada d’émettre une
réserve à l’article 4.1, cela risque fort d’ouvrir à nouveau le débat sur
l’avortement. Son ministère
continuerait d’essayer de réduire le nombre de difficultés afin d’arriver à un
nombre acceptable de réserves et de déclarations interprétatives.
Le ministère des Affaires
étrangères et du commerce international
Selon M. John Holmes, du ministère des Affaires étrangères et du Commerce
international, «Le Canada s’attend à ce que des États qui ratifient des
instruments internationaux en respectent les dispositions et soient en mesure
de s’acquitter des obligations auxquelles ils souscrivent en y adhérant. Nous ne pensons pas, tant sur le plan
juridique, que politique, qu’un État devrait adhérer à un instrument sans
d’abord prendre les mesures nécessaires pour pouvoir se conformer à ces
dispositions».
Droits et
Démocratie
Le président de Droits et
Démocratie, l’Honorable Warren Allmand est d’avis que :«Même si nous
disposons au Canada de nombreux instruments en matière de droits de la
personne, nous devons adhérer à la convention pour renforcer le système
interaméricain de protection des droits de la personne.» Avec l’aide de
spécialistes juridiques en droit international, Droits et Démocratie a examiné
les huit matières à conflit importantes et les cinq mineures. Leur conclusion est que les objections à la
ratification canadienne de la Convention américaine relative aux droits de
l’homme sont tout simplement inventées.
La solution que Droits et Démocratie préconise est une déclaration
interprétative qui s’appliquerait à l’ensemble de la CARDH et non pas
uniquement sur l’article 4.
M.
Peter Leuprecht, doyen de la Faculté de droit de l’Université McGill
Le doyen de la Faculté de droit de
l’Université McGill, M. Peter
Leuprecht, considère que l’article 4 de la Convention américaine relative aux
droits de l’homme n’est pas un véritable obstacle car les arguments invoqués
sont artificiels. Une réserve ou une
déclaration interprétative permettrait de surmonter ce problème.
Mme Gisèle Bourret, représentante de la Fédération
des femmes du Québec a déclaré que son organisation est en faveur de la
ratification de la CARDH avec une déclaration interprétative pour l’article 4.1
et une autre plus générale sur l’ensemble de la Convention. Ce groupe voudrait que soit reconnu le
concept de personne dans le sens que le «seul droit reconnu est celui de la
personne née» ou que l’expression «être humain» ne comprend pas le fœtus. Mme Diane
Matte, coordonnatrice de la Marche mondiale des femmes croit, qu’à l’heure
actuelle, l’article 4.1 est irréconciliable avec le droit canadien et qu’il
faut tirer profit de la situation.
Le professeure Lucie Lamarche recommande
l’utilisation de la technique de la déclaration interprétative pour surmonter
certaines ambiguïtés, car une réserve sur l’article 4 serait carrément
inadmissible, le droit à la vie étant le droit le plus fondamental de
tous. Toutefois, cette déclaration
interprétative doit être brève et précise.
Bien que l’Association nationale de la femme et du
droit n’a pas prise de position déterminée sur la ratification, sa directrice
des affaires juridiques, madame Andrée Côté, est d’avis que l’article 4.1 est
inquiétant parce qu’il pose une règle générale qui protège le droit à la vie
dès la conception. «La question qui se
pose est de savoir comment participer de plain-pied au système interaméricain
en ratifiant la Convention, sans mettre en péril les acquis si âprement gagnés
par les femmes».
Modalités en vertu desquelles le
Canada adhère aux instruments des
droits de la personne
Présentement, trois ministères
fédéraux sont impliqués dans le domaine des droits de la personne. C’est le ministère de la Justice qui est
responsable des droits de la personne à l’échelle nationale et celui des
Affaires étrangères, à l’échelle internationale. Patrimoine canadien, troisième ministère impliqué, est
responsable de la promotion des droits de la personne et des rencontres du
Comité permanent de hauts fonctionnaires chargés des droits de la personne au
Canada. Cela engendre une certaine
confusion et fait l’objet de certaines critiques sur le plan de la
transparence.
Le Comité permanent des hauts
fonctionnaires chargés des droits de la personne au Canada
Le Comité permanent des hauts
fonctionnaires chargés des droits de la personne au Canada a été créé suite à
l’entente sur les «modalités et mécanismes de mise en œuvre des Pactes et
Conventions» de 1975. Cette entente
précise que des consultations fédérales – provinciales doivent avoir lieu avant
que le Canada adhère à un pacte international sur les droits de la
personne.
Selon le sénateur Kinsella, le
Comité permanent des hauts fonctionnaires chargés des droits de la personne au
Canada aurait un rôle important. Le
témoignage de Mme Eid, du ministère de la Justice confirme que les délibérations
de ce comité fédéral-provincial sont confidentielles et qu’il serait nécessaire
d’obtenir la permission des provinces avant de divulguer l’information au
public. Les fonctionnaires ne se
réunissent qu’une seule fois par année, aucun observateur n’est accepté. Le président de Droits et Démocratie est
d’avis que la confidentialité de ces rencontres est une violation flagrante du
principe de transparence.
Comme il serait difficile pour le Canada de ratifier
un instrument international dans le domaine des droits de la personne lorsque
ça touche aux compétences provinciales, ces dernières doivent démontrer leur
bonne volonté en étudiant les dispositions de la Convention relevant de leurs
compétences. Les provinces ont été largement consultées au sujet de la
convention. Cependant, selon le
gouvernement au pouvoir dans chacune des provinces, la réponse serait variable,
certaines auraient des rétissances à se considérer comme «citoyenne
internationale» selon M. Alex Neve
d’Amnistie Internationale Section canadienne
Le long processus de consultation entre le
gouvernement fédéral et les provinces n’aurait pas permis de dégager un
consensus susceptible de réduire le nombre des réserves ou de déclarations
interprétatives à un nombre acceptable pour le gouvernement canadien. Selon M.
Leuprecht, doyen à la Faculté de droit de l’Université McGill, «s’il y
avait consensus substantiel entre les provinces, le gouvernement fédéral
pourrait et devrait aller de l’avant».
Le rôle des
parlementaires
Un des principaux problèmes selon la
très révérente Lois Wilson, serait que nos parlementaires «sont incapables de
voir le lien direct qui existe entre les conventions internationales, la Charte
et leurs propres électeurs.» Poursuivant son témoignage, elle affirme que les parlementaires
ignorent qu’ils peuvent invoquer la Charte ou les conventions internationales
pour obtenir une réponse.
Toujours selon Mme Lois Wilson, «le
rôle des parlementaires devrait compléter ceux du pouvoir exécutif, du
gouvernement, des tribunaux et de la société civile et en maintenir
l’équilibre». Les parlementaires en
tant que législateurs, seraient les mieux placés pour le progrès des droits de
la personne. Les difficultés seraient
dues aux enjeux politiques, aux pressions des électeurs, leur désintéressement
systématique et l’absence de moyens pour les aider dans leur prise de
décisions. Comme là dit si bien le
sénateur Joyal : « les Canadiens veulent qu’on reconnaisse leurs droits,
un point c’est tout. Peu importe de
quel côté sont les élus, les Canadiens luttent pour la reconnaissance de leurs
droits.»
Dean Leuprecht qui a donné un
témoignage antérieur aux travaux actuels du Comité, aurait déclaré que
lorsqu’il y a une loi habilitante, le citoyen savait quels mécanismes
existaient et comment il était possible de faire valoir ses droits lorsqu’il se
considérait lésé. Dans le cas
contraire, le citoyen serait privé de la possibilité de faire valoir ses droits
dans ses propres intérêts face à l’État.
En adhérant à la CARDH, le Canada
sera invité à reconnaître la compétence de la Cour interaméricaine, ce qui
donnera la possibilité aux citoyens de porter plainte et de recevoir
éventuellement des dommages-intérêts. Cette
possibilité, n’est valable évidemment que, lorsque le citoyen aura épuisé les
recours internes, tout en respectant la période limite qui ne doit pas dépasser
six mois.
C’est donc dire, qu’en plus de la
Charte canadienne des droits et libertés et de la Charte des droits et libertés
de la personne du Québec, le citoyen aurait la possibilité de se servir des
dispositions de la Convention américaine relative aux droits de l’homme. Cette possibilité existant déjà dans le
système onusien des droits de la personne grâce au Pacte international relatif
aux droits civils et politiques, il faut donc se demander si la ratification
canadienne de cette convention serait vraiment une protection
supplémentaire.
Certains enjeux majeurs portant sur la ratification de la CARDH
Comme l’a affirmé M. A.
Wayne MacKay, président de l’université Mount Allison, la Charte
canadienne des droits et libertés «est considérablement inaccessible aux
pauvres», en raison des coûts des procédures à la Cour suprême. Un des avantages de la ratification de la
CARDH serait de permettre l’accès au protocole facultatif de San Salvador qui
porte sur les droits économiques, sociaux et culturels. Ce protocole permet à un individu de porter
plainte pour une violation des droits à l’éducation et à la syndicalisation.
La ratification du protocole
facultatif de San Salvador permettrait sur le plan canadien de faire avancer le
débat sur la protection et la promotion des droits économiques, sociaux et
culturels. M. John W. Foster,
chargé de recherche principal à l’Institut Nord-Sud est d’avis que le Canada
doit ratifier simultanément ou immédiatement l’un après l’autre, la Convention
et le Protocole de San Salvador parce qu’ils sont interdépendants.
Enjeux
concernant la Cour interaméricaine
Le sénateur Joyal a souligné un
point important qui n’avait pas été soulevé par aucun des témoins pendant les
travaux du Comité, «le fait que nous donnerions à un tribunal international une
compétence à l’égard des droits et libertés des Canadiens qui permettrait de
remettre en cause au plan international les actions du gouvernement
canadien». Selon M. Alex Neve, secrétaire général de la Section
canadienne d’Amnistie Internationale, si la Cour interaméricaine des droits de
la personne rendait une décision défavorable au Canada dans une affaire
précise, cela déboucherait sur une amélioration des droits de la personne sur
le plan interne et dans tout l’émisphère.
Enjeux
concernant l’avortement
Il n’existe qu’une seule cause où
l’article 4.1 a été interprété par le système interaméricain. Dans la décision Baby boy en 1981, un groupe
pro-vie a porté plainte contre l’acquittement d’un médecin ayant pratiqué un
avortement au Massachussetts sur une jeune fille de dix-sept ans. Bien que les Etats-Unis n’aient pas ratifié
la CARDH, ils doivent se conformer tout comme le Canada à la Commission sur la
base de la Déclaration américaine des droits et devoirs de l’homme. La Commission avait conclu que l’article 4.1
ne garantit pas un droit absolu à la vie dès la conception. Depuis, cette question n’a plus été
soulevée. L’article 4.1 ne mentionne
aucunement l’avortement, il fait référence à la protection de la vie au sens
large du terme. Certains groupes de
femmes présument que même si l’article 4.1 n’impose pas d’obligation
d’interdire l’avortement, que cette pratique puisse être réglementée par un
nombre maximum de semaines ou que l’on oblige le Canada à se doter d’une loi
sur cette question.
Selon Mme Jennifer Kitts,
conseillère en droits en matière de sexualité et de reproduction pour
l’organisme Action Canada pour la population et le développement, les groupes
pro-vie utiliseraient la CARDH pour plaider en faveur de l’octroi d’une
protection juridique plus grande au fœtus.
Dans l’arrêt Morgentaler (1988), l’arrêt Tremblay (1989), l’arrêt
Sullivan et Lemay (1991), l’arrêt Office des services à l’enfance et à la
famille de Winnipeg (1997) et l’arrêt Dobson (1999), les tribunaux ont affirmé
que la protection du fœtus relève plutôt de l’Assemblée législative.
Pour certains groupes de femmes, la
question concernant la ratification peut faire avancer le débat sur la liberté
reproductrice des femmes à l’échelle continentale. Pour elles, une déclaration interprétative soigneusement rédigée
pourrait faire avancer les droits en matière de sexualité et de reproduction
des femmes en Amérique latine. Dans ces
pays, l’avortement est illégal, ce qui en fait l’une des principales causes de
mortalité maternelle. De plus, les
stérilisations forcées et l’accès à la contraception dans certains de ces pays
constituent de graves problèmes.
Le Canada n’a pas encore ratifié de
nombreux instruments internationaux sur les droits de la personne ou n’a tout
simplement pas assuré le suivi par des lois habilitantes connexes. Il fait partie de l’O.É.A. sans pour autant être membre à part entière
du système interaméricain des droits de la personne. Son bilan est cependant loin d’être négatif, par exemple, grâce à
ses efforts diplomatiques, 30 États des Amériques ont ratifié la Convention
d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnelles.
En raison du phénomène de la
mondialisation et du projet de création d’une Zone de libre-échange des
Amériques, la ratification canadienne de la convention reçoit un appui de plus
en plus large. Pour eux, la pleine
réalisation des droits de la personne devrait être un objectif central de notre
politique en matière de commerce.
La plupart des arguments que le
Comité sénatorial permanent des droits de la personne a entendus exhortent le
Canada à ratifier la Convention américaine relative aux droits de l’homme. Le but étant de renforcer le respect des
droits de la personne parmi les membres de l’O.É.A et d’accroître l’influence
du Canada dans le système interaméricain.
Dans le cadre des travaux du Comité, les motifs invoqués pour le refus
de la ratification ont tous été éliminés l’un après l’autre.
Pour plusieurs intervenants, nous ne
pourrons régler cette question que s’il existe une volonté politique au plus
haut niveau sinon nous allons tout droit vers la confrontation entre les
partisans de la libération du commerce et certains groupes de citoyens. Une ratification éventuelle de la CARDH
aurait des répercussions pratiques, politiques et juridiques.
Toutefois, il serait toujours
préférable de ratifier cette convention même si nous devons apporter une clause
interprétative ou une réserve. Les
meilleurs juristes doivent se pencher sur la meilleure option possible entre le
choix d’une réserve et entre une déclaration interprétative en pesant
soigneusement les conséquences pour ne pas ouvrir de nouveau le débat sur
l’avortement.
La question portant sur la
ratification canadienne de la Convention américaine relative aux droits de
l’homme a été étudiée par tous les paliers du gouvernement et certaines
propositions ont été avancées. Les
problèmes juridiques pourront être réglés assez facilement si le Canada
démontre une ouverture politique. Il ne resterait plus qu’à passer au vote, cela demande évidemment un
certain leadership politique.